Un titre qui « sonne faux » sans qu’on sache pourquoi, un paragraphe fatigant à lire, un logo dont les lettres semblent se cogner : dans 90 % des cas, le problème ne vient pas de la police choisie mais de l’espacement. Le crénage en typographie (kerning), l’approche et l’interlignage sont les trois leviers qui font basculer une composition du côté amateur ou du côté professionnel.
Dans ce guide, nous allons droit au but : définitions claires, valeurs chiffrées à appliquer selon la taille du texte, réglages exacts dans Illustrator et InDesign, et exemples avant/après pour que vous voyiez immédiatement l’impact sur la lisibilité.
Crénage, approche, interlignage : trois réglages à ne jamais confondre
Ces trois termes désignent des espaces différents. Les confondre, c’est corriger le mauvais réglage et empirer le résultat.
Le crénage (kerning) : l’espace entre deux lettres précises
Le crénage est l’ajustement de l’espace entre une paire de caractères donnée, par exemple entre le A et le V de « AVION » ou entre le T et le o de « Tourisme ». Il ne concerne que ce couple de lettres, pas le mot entier. C’est un travail d’orfèvre, réservé aux titres, logos, accroches et gros corps de texte.
L’approche (tracking) : l’espace appliqué à tout un bloc
L’approche (ou interlettrage global) répartit un espacement uniforme entre tous les caractères d’une sélection : un mot, une ligne, un paragraphe entier. C’est l’outil à utiliser pour aérer un texte en capitales, densifier un titre ou gagner une ligne dans une mise en page. quillbot.com propose un bon récapitulatif sur le sujet.
L’interlignage (leading) : l’espace vertical entre les lignes
L’interlignage est la distance verticale entre deux lignes de base successives. Il conditionne le confort de lecture d’un paragraphe bien plus que le choix de la police. Trop serré, l’œil saute de ligne ; trop lâche, le bloc se désagrège.
| Réglage | Terme anglais | Portée | Unité | Quand l’utiliser |
|---|---|---|---|---|
| Crénage | Kerning | Une paire de lettres | 1/1000 de cadratin (em) | Logos, titres, gros corps |
| Approche | Tracking | Un mot, une ligne, un bloc | 1/1000 de cadratin (em) | Capitales, petits corps, densité |
| Interlignage | Leading | Entre les lignes d’un paragraphe | Points (pt) ou % | Texte courant, blocs longs |
À retenir : le cadratin (em) est un espace relatif à la taille du texte. Une approche de +20 sur un titre de 60 pt est donc bien plus large en millimètres que +20 sur un texte de 10 pt. C’est ce qui rend ces valeurs utilisables quelle que soit la taille.

Où et comment régler le crénage dans Illustrator et InDesign
Le panneau Caractère, votre poste de pilotage
- Illustrator : menu Fenêtre > Texte > Caractère (raccourci Ctrl/Cmd + T)
- InDesign : menu Texte > Caractère (raccourci Ctrl/Cmd + T)
Vous y trouverez le champ V/A avec une flèche en dessous (crénage, actif quand le curseur est placé entre deux lettres) et le champ V/A avec des traits horizontaux (approche, actif quand vous sélectionnez du texte). L’interlignage se règle dans le champ à droite de la taille du corps.
Les raccourcis clavier qui font gagner des heures
| Action | Raccourci (Windows / Mac) | Incrément par défaut |
|---|---|---|
| Resserrer / écarter une paire (crénage) | Alt / Option + flèche gauche ou droite | 20/1000 em |
| Réglage fin (x5) | Ctrl + Alt / Cmd + Option + flèche | 100/1000 em |
| Augmenter / réduire l’interlignage | Alt / Option + flèche haut ou bas | 2 pt |
| Remettre le crénage à zéro | Ctrl + Alt + Q / Cmd + Option + Q | 0 |
Conseil de pro : l’incrément de 20/1000 est beaucoup trop grossier pour du crénage de précision. Passez-le à 5 ou 10/1000 dans Préférences > Texte (Illustrator) ou Préférences > Unités et incréments > Crénage/Approche (InDesign). Vous gagnerez en finesse immédiatement.
Crénage métrique ou crénage optique : lequel choisir ?
Dans le menu déroulant du champ de crénage, vous avez deux options automatiques. Voici comment trancher.
| Mode | Principe | À privilégier pour |
|---|---|---|
| Métrique | Utilise les tables de paires intégrées par le dessinateur de la police | Polices professionnelles de qualité (Adobe Fonts, fonderies reconnues), textes longs, chiffres alignés en tableaux |
| Optique | Le logiciel analyse la forme des glyphes et répartit l’espace visuellement | Polices gratuites ou mal crénées, mélange de polices/tailles sur une même ligne, grands titres |
Règle simple appliquée dans notre studio : métrique par défaut sur le texte courant, optique sur les gros titres et les polices douteuses, puis retouche manuelle paire par paire au-delà de 40 pt. Il y a une bonne explication du sujet sur adobe.com.

Les valeurs d’approche à appliquer selon la taille du texte
Une police est dessinée pour un usage moyen, souvent autour de 10 à 12 pt. Dès que vous vous en éloignez, l’espacement doit être corrigé : plus le corps est gros, plus il faut resserrer ; plus il est petit, plus il faut aérer. Voici une grille de départ, en millièmes de cadratin, directement utilisable dans le champ Approche.
| Type de texte | Corps indicatif | Approche conseillée | Crénage |
|---|---|---|---|
| Très grand titre, affiche, logo | 60 pt et plus | -15 à -30 | Optique + retouche manuelle paire par paire |
| Titre principal (H1) | 32 à 60 pt | -10 à -20 | Optique + vérification des paires sensibles |
| Sous-titre, intertitre | 18 à 32 pt | -5 à -10 | Optique |
| Chapô, texte d’accroche | 14 à 18 pt | -5 à 0 | Métrique |
| Texte courant | 9 à 12 pt | 0 à +10 | Métrique |
| Légende, mention légale, note de bas de page | 6 à 8 pt | +10 à +25 | Métrique |
| Mot ou ligne tout en CAPITALES | toutes tailles | +50 à +120 | Optique |
| Petites capitales | toutes tailles | +30 à +80 | Métrique |
| Texte blanc sur fond sombre | toutes tailles | +5 à +15 (compense l’éblouissement) | Métrique |
| Graisse Light ou Thin en grand | 40 pt et plus | -5 à -15 seulement | Optique |
Ces valeurs sont un point de départ, jamais une vérité absolue : une Didone très contrastée et une grotesque condensée ne réagissent pas de la même façon. Réglez, imprimez ou affichez à taille réelle, puis ajustez.
Interlignage : la règle des 120 à 145 %
Par défaut, Illustrator et InDesign appliquent un interlignage automatique de 120 % du corps. C’est acceptable pour du texte court, insuffisant pour un paragraphe confortable.
| Usage | Corps | Interlignage recommandé | Ratio |
|---|---|---|---|
| Texte courant print | 10 pt | 13 à 14 pt | 130 à 140 % |
| Texte courant print | 12 pt | 15 à 17 pt | 125 à 140 % |
| Texte courant web | 16 à 18 px | line-height 1,5 à 1,6 | 150 à 160 % |
| Titre sur plusieurs lignes | 36 à 80 pt | 90 à 110 % du corps | Serré volontairement |
| Légende, mention légale | 7 pt | 9,5 à 10,5 pt | 135 à 150 % |
Deux facteurs imposent d’augmenter encore l’interlignage :
- Les lignes longues. Au-delà de 75 signes par ligne, l’œil peine à retrouver le début de la ligne suivante. Visez 45 à 75 caractères espaces compris, ou 40 à 50 sur mobile.
- Les polices à grande hauteur d’x. Une Helvetica ou une Inter demandent plus d’air qu’un Garamond au même corps.

Avant / après : trois exemples qui parlent d’eux-mêmes
Exemple 1 : un titre en capitales illisible
Avant : « NOUVELLE COLLECTION », police grotesque Bold, 54 pt, approche 0, crénage métrique, interlignage auto.
Résultat : les capitales se collent, le mot forme un pâté noir, le O et le L créent un trou visuel.
Après : approche +80, crénage optique, puis retouche manuelle de la paire « LL » à -15 et de « LE » à -10. Interlignage descendu à 48 pt (89 % du corps) pour un titre sur deux lignes.
Résultat : chaque lettre respire, le mot se lit d’un seul coup d’œil à 3 mètres, le bloc de titre reste compact.
Exemple 2 : un paragraphe qui « étouffe »
Avant : texte courant en 11 pt, interlignage automatique (13,2 pt), colonne de 110 mm soit environ 95 signes par ligne, approche 0, justification sans césure.
Résultat : le lecteur saute des lignes, des lézardes blanches traversent le bloc, le taux d’abandon grimpe.
Après : interlignage fixé à 15 pt (136 %), colonne réduite à 75 mm (environ 62 signes), approche +5, césure activée avec un minimum de 4 lettres avant et après.
Résultat : gris typographique homogène, lecture fluide, aucune lézarde.
Exemple 3 : les paires rebelles d’un logotype
Avant : le mot « AVANTAGE » en 120 pt. La paire « AV » crée un trou béant, le « TA » aussi, tandis que « AN » paraît trop serré.
Résultat : le rythme est cassé, le logo semble bricolé. Ce point est traité avec soin sur mebel-pro.com.
Après : crénage manuel AV à -60, TA à -50, AG à -20, AN à +5. Vérification finale en retournant le fichier tête en bas pour juger les volumes d’espace et non les lettres.
Resultat : les espaces entre lettres paraissent tous équivalents à l’œil, ce qui est le seul objectif du crénage.
Les paires de lettres qui demandent presque toujours un crénage manuel
Au-delà de 30 pt, passez systématiquement ces combinaisons en revue :
- Diagonale + verticale ou ronde : AV, AW, AY, VA, WA, YA, AT, LT, LY, LV
- Capitale + minuscule à jambage ouvert : To, Ta, Te, Ya, Yo, Ve, Wa, Pa, Fa, Ka
- Lettres suivies d’une ponctuation : P. , F. , T. , V, , W, , Y.
- Chiffres et symboles : 1 suivi d’un autre chiffre, 7 suivi d’un 4, € ou % collés au nombre
- Guillemets et apostrophes en début de ligne, souvent à décaler légèrement vers l’extérieur

Notre méthode en 7 étapes pour créner proprement
- Fixez d’abord la taille, la graisse et la casse. Tout crénage devient caduc si vous changez le corps ensuite.
- Choisissez le mode automatique : métrique pour le texte, optique pour les grands titres.
- Réglez l’approche globale selon le tableau ci-dessus, avant toute retouche fine.
- Passez l’incrément clavier à 5 ou 10/1000 dans les préférences.
- Corrigez paire par paire, de gauche à droite, en ne regardant que trois lettres à la fois.
- Testez l’œil neuf : retournez le texte à 180°, floutez-le ou réduisez-le à 20 % de zoom. Les espaces déséquilibrés sautent aux yeux.
- Validez sur le support final : une épreuve papier, un écran mobile ou une impression grand format ne pardonnent pas les mêmes défauts.
Les 6 erreurs d’espacement les plus fréquentes
- Créner le texte courant lettre par lettre. Inutile, chronophage et contre-productif : la table métrique de la police fait déjà le travail.
- Laisser l’approche à 0 sur un texte en capitales. C’est la signature d’un visuel amateur.
- Garder l’interlignage automatique sur un paragraphe long.
- Utiliser la barre d’espace ou des tabulations pour écarter des lettres dans un titre.
- Appliquer les mêmes réglages en print et sur écran. Le web demande systématiquement plus d’air vertical.
- Créner avant d’avoir validé le texte. Une correction du client et tout est à refaire.

Checklist express avant livraison
- Titres : approche négative appliquée, paires diagonales vérifiées
- Capitales et acronymes : approche positive (+50 minimum)
- Texte courant : crénage métrique, approche entre 0 et +10
- Interlignage : entre 130 et 145 % du corps en print, 1,5 sur le web
- Longueur de ligne : 45 à 75 signes
- Petits corps et texte en négatif : approche légèrement augmentée
- Aucune lézarde blanche dans les blocs justifiés
FAQ sur le crénage et l’espacement typographique
Comment dit-on « kerning » en français ?
Le terme français est crénage, parfois appelé approche de paire. Il désigne l’ajustement de l’espace entre deux caractères voisins. Le mot vient du « cran », l’entaille pratiquée sur les caractères en plomb pour permettre à une lettre de déborder sur sa voisine.
Qu’est-ce que l’approche typographique ?
L’approche est l’espacement appliqué uniformément à un ensemble de caractères (mot, ligne, paragraphe), contrairement au crénage qui ne touche qu’une paire. On parle aussi d’interlettrage. Elle se mesure en millièmes de cadratin et se règle dans le panneau Caractère.
Faut-il choisir le crénage optique ou métrique ?
Le crénage métrique s’appuie sur les tables de paires intégrées par le créateur de la police : parfait pour le texte courant et les polices de qualité. Le crénage optique laisse le logiciel analyser les formes : idéal pour les grands titres, les polices gratuites mal crénées ou les mélanges de tailles sur une même ligne. Source : https://graphism.fr.
Peut-on régler le crénage dans Word ou Canva ?
Oui, partiellement. Dans Word : Accueil > Police > onglet Avancé, où vous pouvez activer « Crénage pour les polices » à partir d’une taille donnée (12 pt est un bon seuil) et modifier l’espacement condensé ou étendu. Dans Canva, un curseur « Espacement des lettres » joue le rôle de l’approche, mais aucun réglage paire par paire n’est possible. Pour un logo ou une affiche, Illustrator ou InDesign restent indispensables.
Quelle différence entre interlignage et interlettrage ?
L’interlignage est un espace vertical, entre les lignes. L’interlettrage (approche) est un espace horizontal, entre les lettres. Les deux se règlent dans le même panneau mais répondent à des objectifs différents.
À partir de quelle taille faut-il créner manuellement ?
En pratique, au-delà de 30 pt les défauts d’espacement deviennent visibles à l’œil nu. En dessous, le crénage automatique métrique suffit largement. Pour un logotype, le crénage manuel est obligatoire, quelle que soit la taille d’utilisation.
Qu’est-ce que la composition typographique ?
C’est l’ensemble des opérations qui consistent à mettre en forme un texte : choix des polices et des corps, réglage du crénage, de l’approche et de l’interlignage, gestion des colonnes, des alignements, des césures et de la hiérarchie de l’information. Le crénage n’en est qu’une des composantes, mais c’est souvent celle qui distingue une composition soignée d’une mise en page bâclée.
Besoin d’un regard professionnel sur votre identité visuelle ?
Le crénage et l’interlignage ne se voient jamais quand ils sont bien faits, mais ils sautent aux yeux dès qu’ils sont ratés : logo qui vieillit mal, plaquette fatigante à lire, site web qui ne retient pas l’attention. Chez I’M Designer, nous travaillons ces détails sur chaque projet d’identité visuelle, de charte graphique et de mise en page. Parlons de votre projet et donnons à vos textes la lisibilité qu’ils méritent.

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